Trois oboles pour Charon

Lecture dans le cadre du Printemps de l’Imaginaire Francophone 2020

         De quoi s’agit-il ?

Il s’agit d’un roman de fantasy publié chez Denoël (collection Lune d’Encre) en 2014.

Le sujet ?

L’auteur, Franck Ferric, revisite le mythe de Sisyphe en faisant « voyager » le personnage mythologique à travers l’Histoire, de l’Antiquité à… la fin du monde ?

           Selon le mythe grec, Sisyphe a dupé les dieux, notamment Thanatos, le dieu de la mort, et est condamné pour cela à pousser son rocher indéfiniment dans le Tartare. Il symbolise ainsi l’absurdité et les vicissitudes de la condition humaine.

Dans le roman, Sisyphe est condamné à mourir et renaître sans cesse, sans se souvenir du passé. Peut-on imaginer plus cruelle destinée ? C’est que les dieux l’ont mauvaise…

Sisyphe est rusé, roublard, menteur, orgueilleux. Ce n’est pas vraiment un personnage sympathique. Plutôt un anti-héros, qui finalement, mérite peut-être son châtiment. Et pourtant… On a envie qu’il s’en sorte, qu’il brise la malédiction, le cercle infernal dans lequel les dieux l’ont enfermé. C’est qu’on le suit. De près.

À chacune de ses renaissances, on est là, avec lui, découvrant, horrifié, apeuré, le conflit ou la guerre au milieu de laquelle il émerge. Il ne sait pas qui il est, où il est, ne souvient de rien. Il doit juste sauver sa peau.

Et la mort est au bout, à chaque fois, inéluctable. Charon, le Passeur chargé de faire traverser le Styx pour amener les âmes aux Enfers, l’attend, inlassablement.

Mais le passeur ne transporte pas ses « clients » à l’œil… Et puis, Charon n’aime pas trop Sisyphe.

Ce dernier tente néanmoins de lui tirer, si je puis dire, les vers du nez, de savoir qui il est et ce qu’il fait là.

Une sorte de bras de fer s’engage entre les deux. Charon distille au compte-goutte ses informations. De toute façon, Sisyphe ne se souvient rien à son réveil, alors, à quoi bon…

Mais le lecteur, comme Sisyphe, tente néanmoins de reconstituer le puzzle.

Mise en bouche :

Le récit s’ouvre sur un homme en train de creuser un trou, clope au bec, dans un environnement post-apocalyptique. Pourquoi ? Est-ce sa propre tombe qu’il creuse ? On n’en sait rien. Mais il faut creuser. Bien profond. Il est sans doute le dernier homme sur terre, nous dit-il.

Que lui reste-t-il ? Quelques souvenirs. La poésie…

Ce que j’en pense :

Dès le début on est happé par le texte intrigant, tendu, noir et désespéré. Et pourtant, on espère. Mais quoi ? Echapper au destin ? A la mort ?… Ou que la fiction dure éternellement ?

D’un certain point de vue, Sisyphe est ici le héros fictionnel par excellence, celui qui ne meurt jamais, ou plus exactement qui disparaît le temps d’ une autre histoire.

Tant que dure l’humanité…

L’écriture, bigarrée, sensorielle et précise, nous fait vivre intensément le terrible destin du personnage mythologique à travers les affres de l’Histoire.

          Chaque période historique dans laquelle Sisyphe émerge est reconstituée à partir de détails donnant un effet de réel saisissant.

            Histoire reconstituée et scènes imaginaires se succèdent et s’entremêlent dans cette fiction haletante, qui distille une vision fataliste de l’humanité, incapable d’échapper à sa condition.

            Un coup de cœur pour ce roman. En un mot : mortel !  

Mon premier article de blog

Qu’est-ce qu’un fictionnaire ?

Le fictionnaire est jusque-là défini comme « un dictionnaire aux définitions ironiques et amusantes, et présentant parfois des mots inventés ».

            Intéressante, cette définition n’en demeure pas moins très limitée puisque réservée au seul objet, qu’il soit papier ou numérique. La substance inanimée, en somme. J’aimerais tirer ce terme du côté du sujet, étendre son champ sémantique, l’animer (de très bonnes intentions, évidemment).

            Alors voilà, ici le fictionnaire sera un être, beaucoup plus proche de l’humain que du pied de lampe. Ceci étant fait, voyons maintenant ce qui le caractérise.

Sa principale qualité est liée à ce qui précède le suffixe aire, à savoir la fiction. Attention : ce n’est pas un être de fiction, mais un être dont l’essence est de faire, de produire de la fiction. Et j’ajouterais : qui crée de la fiction afin de pouvoir y pantoufler à son aise-cet ajout n’engage que moi et mon intuition, mais après tout, c’est ma définition.

            Il se distingue ainsi du fonctionnaire (qui aime parfois pantoufler mais dans d’autres sphères, en général plus rémunératrices), du visionnaire (qui voit plus loin que le bout de mon nez), du dictionnaire, donc (qui a la page exhaustive et le verbe latin), du missionnaire (qui a une position  étonnante) et du caribou (qui n’a strictement aucun rapport avec le sujet).

            Une fiction, dit le petit Robert, est une construction, une création de l’imagination. En fait, une histoire fondée plus souvent sur des faits imaginaires que des faits réels- « plus souvent », car on n’exclue pas totalement le fait réel de la fiction (j’y reviendrai).

            Un fictionnaire est donc une personne qui invente des histoires sans éprouver la moindre culpabilité. Avant de lui jeter la pierre, il faut quand même préciser qu’il n’y a rien ici de pathologique. Un fictionnaire n’est pas un mythomane, il ne croit pas aux histoires qu’il invente et annonce toujours la couleur, en général sous forme de livre ou en tous cas de texte– il sait pertinemment que les histoires et personnages sortent tout droit de son imagination.

            L’imagination est par ailleurs l’outil essentiel du fictionnaire, sans lequel il ne peut s’activer et produire son histoire. Sans imagination, le fictionnaire ne serait certainement qu’un écrivain comme les autres, c’est-à-dire arc-bouté sur le fait réel (c’est la distinction fondamentale entre l’écrivain et le fictionnaire, mais j’y reviendrai-je précise néanmoins que le fictionnaire et l’écrivain présentent d’étranges similitudes, comme une certaine obsession du papier à noircir et un goût immodéré pour l’élément typographique).

« Soyez vous-même, les autres sont déjà pris. »

— Oscar Wilde.

Cet article est le tout premier que je publie sur mon nouveau blog. Je viens juste de lui donner vie, restez à l’affût pour la suite. Abonnez-vous ci-après pour rester informé des mises à jour.

FANTASY et POLITIQUE

J’avais envie d’écrire un petit article sur le fond politique des œuvres de fantasy. Pourquoi ? En fait, j’ai l’impression que le genre est trop souvent assimilé à une pure littérature d’évasion, dénuée de toute dimension critique ou idéologique.

Je vais donc esquisser ici une lecture politique (et sommaire) de deux œuvres emblématiques du genre, Le seigneur des anneaux et Game of thrones.

Il s’agit de cerner le rapport aux structures politiques, à l’organisation sociale ainsi que l’idéologie et la vision critique que peuvent contenir ces œuvres.

Cette lecture est une vision personnelle – elle ne prétend pas détenir ici une quelconque vérité, s’attachant simplement à rendre compte d’interprétations possibles.

AVERTISSEMENT :

Je déconseille la lecture de l’article aux personnes n’ayant pas (encore) lu ces deux ouvrages et souhaitant les lire – ou n’ayant pas vu les films et la série et souhaitant les voir – dans la mesure où il dévoile des intrigues. Bref, comme on dit : attention, spoilers !

La fantasy a-t-elle une portée politique ?

Au sein de la littérature de l’imaginaire, la portée politique des œuvres de science-fiction apparaît plus évidente que celle des œuvres de fantasy, souvent reléguées à du simple divertissement.

Il suffit d’évoquer 1984, l’œuvre phare de l’auteur britannique George Orwell, pour rendre compte de cette portée et de la vision critique que peut contenir un roman de SF (critique d’un État totalitaire, du mensonge par propagande, de la société de surveillance, etc).

Vouée à l’anticipation, à la prospection, la science-fiction peut remodeler à loisir l’organisation sociale et politique de ses univers, à travers des dystopies, utopies, mondes parallèles, futuristes, etc. Cette plasticité lui permet de repenser le cadre politique, les rapports de pouvoir, et exercer une charge critique en focalisant le récit sur tel ou tel travers idéologique.

En déroulant le plus souvent ses histoires dans un cadre passéiste (médiéval ou pseudo-médiéval réinventé, antique, proto-humain), à l’instar du Seigneur des anneaux de J.R.R.Tolkien, de Conan le Barbare de Robert E. Howard ou, plus récemment, de Game of Thrones de George R.R.Martin, la fantasy – et plus spécifiquement l’heroic fantasy – semble avoir réduit ses marges de manœuvre pour questionner, transformer ou subvertir les structures politiques modernes.

Ce qui ne l’empêche pas de contenir une vision critique, consciente ou non, qui apparaît peut-être dans le choix même du cadre spatio-temporel : le credo passéiste trahirait alors une opposition, un rejet de la modernité.

Qu’en est-il vraiment ?

Du Seigneur des anneaux à Game of thrones.

Le seigneur des anneaux : une œuvre réactionnaire ?

Écrit dans l’entre-deux-guerres et matrice de toute une veine de la fantasy (heroic fantasy ou médiéval fantastique), Le Seigneur des anneaux peut paraître assez réactionnaire.

En effet, en édifiant une sorte de culte du passé, avec un attaque évidente de la modernité industrielle, l’œuvre de Tolkien serait empreinte d’une certaine nostalgie pour un « âge d’or » médiéval fantasmé.

Souci de vraisemblance et de cohérence par rapport à un univers pseudo-médiéval ou véritable accointance de l’auteur pour ces sociétés passées (on sait que Tolkien était conservateur et catholique), le fait est que, à aucun moment dans le récit, l’organisation sociale ou les structures politiques ne sont remises en cause – la royauté prime, les charges, le pouvoir sont héréditaires, et les « races » ne se mélangent pas ou à leur péril, telle l’elfe Arwen qui perd son immortalité en épousant Aragorn.

Traumatisé par la première guerre mondiale et les tueries de masse permises par l’armement industriel, Tolkien semble placer la modernité technologique du côté du « Mal » (symbolisé par Sauron, sa forge – usine destructrice – et ses orcs assoiffés de sang) et magnifie la nature, la campagne (lieu de vie idyllique des hobbits).

Le rejet de la modernité technologique s’inscrirait alors plutôt dans un credo pacifiste et écologiste – l’œuvre de Tolkien a d’ailleurs était « enrôlée » par le mouvement de la contre-culture fin des années 60, moment de prise de conscience écologiste et de remise en cause de la société de consommation. Un credo assez éloigné de l’idéologie réactionnaire.

La guerre en elle-même n’est cependant pas remise en question – Gandalf, du côté du Bien, exhorte à prendre les armes, et les orcs, figures de la bestialité mais également de l’altérité, se font massacrer sans état d’âme lors de batailles épiques permettant aux héros de s’illustrer.

Les rapports féodaux ne sont également pas discutés : il suffit que le roi soit bon pour que tout aille bien dans le meilleur des mondes.

L’auteur se montre enfin pessimiste sur une possible cohabitation des peuples puisque à l’âge des elfes doit succéder l’âge des hommes – comme si un peuple devait fatalement dominer, faisant disparaître celui qui dominait alors.

Transparaît néanmoins un certain idéal, peut-être communautariste et libertaire, à travers la description de la Contée et du mode de vie hobbit.

Si l’organisation sociale des hobbits reste floue, ceux-ci paraissent jouir d’une grande liberté dans un cadre de vie paisible et rurale. En effet, nul souverain, ni soldat ni autorité quelconque ne semble régir ce petit monde bucolique. La liberté est néanmoins circonscrite à la Comté. Peu de hobbits tentent l’aventure au-delà, Bilbo, Frodo, Merry et Pippin faisant figures d’exceptions.

Plus complexe qu’il n’y paraît, l’œuvre de Tolkien contiendrait des possibles idéologiques à géométrie variable.

On peut dire toutefois que la critique en filigrane de Tolkien cible surtout les méfaits de la modernité technologique faisant suite à la révolution industrielle.

Mais la visée de l’auteur est peut-être en fait plus morale que politique, eu égard au personnage emblématique de Golum, tout à la fois meurtrier et victime de la séduction de l’anneau, qui inspire de la pitié à Frodo.

La compassion et le possible salut traversent l’œuvre – le suspens quant au devenir de Golum reste entier jusqu’au dénouement.

La fidélité et la loyauté sont également mis en avant avec le personnage de Sam Sagace – soutien indéfectible, tant moral que physique, du porteur de l’anneau (véritable héros du roman ?).

La mise en exergue des vertus morales semble ainsi primer sur la critique politique. Je me souviens d’ailleurs que l’œuvre de Tolkien m’a été présentée comme une œuvre contenant un fond philosophique et non comme un pamphlet politique.

Il est intéressant de noter l’évolution du rapport au politique avec Game of thrones, œuvre écrite à partir de 1996.

Game of thrones : une œuvre progressiste ?

Si les structures politiques sont toujours de type féodal (un monarque et ses vassaux, un pouvoir vertical et héréditaire), leur remise en cause apparaît néanmoins, comme une sorte d’ouverture, de possibilité, par la bouche du plus instruit des personnages, Samwell Tarly – voir la scène de fin, dans la série, où il propose que le peuple désigne lui-même son souverain, ce qui provoque le rire amusé de toute la noble assemblée, évidemment.

Rire amusé qui signe une fin de non-recevoir, mais peut-être aussi rire cathartique qui permet aux protagonistes de purger leur angoisse face à l’avènement d’un nouveau monde (car l’idée est tout de même lancée – et le monde tel qu’ils le connaissaient vient d’être profondément bouleversé suite à la guerre contre les Marcheurs blancs).

La menace de destruction du monde par les Marcheurs blancs (qui peuvent plonger la terre dans un éternel hiver) peut être vue comme la métaphore des conséquences du changement climatique. Une lecture écologique (et actuelle) de l’œuvre de Martin est donc également possible.

Ce dernier n’impute cependant pas ces conséquences désastreuses à la modernité industrielle mais à la course au pouvoir, à l’ignorance et aux préjugés, bref aux travers humains.

Différence notable, qui semble replacer le politique au premier plan.

En effet, les personnages principaux sont les puissants, membres nobiliaires des sept royaumes de Westeros et Essos. Détenteurs du pouvoir, ils influent sur la destinée des peuples et des territoires. Leur soif de pouvoir, leur haine, leur amour, leur narcissisme, leur orgueil, bref leurs passions, infléchissent leurs actions, leurs décisions dont les conséquences bouleversent le monde.

La rivalité de deux familles nobles, les Stark et les Lannister, entraîne ici intrigues, conflits, exactions en tout genre, guerre. La conquête, la conservation ou la revendication du trône de fer (synonyme de pouvoir suprême) est la principale motivation de la plupart des souverains de Westeros et d’Essos, chacun se sentant légitime à assumer ce pouvoir.

Leur quête, leur obsession, leurs querelles, les rend aveugles au véritable danger qui vient – le ravage du monde. Pire : même alertés par les personnes ayant vu (de près) la menace poindre, ils n’y croient pas, renvoyant l’existence des Marcheurs blancs à une espèce de folklore, de croyance surannée. La guerre menée entre souverains, qui déchire Westeros, met leur propre monde en péril.

On peut y voir ici une critique directe adressée aux climato-sceptiques et à ces dirigeants, qui continuent de s’affronter pour l’appropriation des ressources et l’hégémonie de leur nation plutôt que de coopérer et lutter contre le réchauffement climatique.

De même, la place du personnage féminin marque une rupture évidente par rapport à l’œuvre de Tolkien.

Sans parler de porter des revendications féministes (les avis sont partagés là-dessus, notamment avec la « culture du viol » que peut refléter la série), le rôle des femmes est ici majeur – ce sont d’ailleurs elles qui, à un moment donné, finissent par hériter du pouvoir et se retrouver à la tête des clans les plus puissants.

Elles partagent avec leurs homologues masculins les mêmes qualités et les mêmes travers. Combattantes pugnaces et courageuses, fines bretteurs et politiques avisés, elles ont de la puissance à revendre – et peuvent se montrer aussi cruelles et dévastatrices que les hommes.

Guerrières, souveraines, aventurières et même chevaliers (avec le personnage de Brienne de Torth), elles occupent des rôles de premier plan, jadis dévolus à des personnages masculins.

Seul bémol dans cette évolution : les rôles d’érudit et de scientifique, encore réservés aux hommes (avec notamment les personnages de Samwell Tarly et de Qyburn – tous les Maestres sont des hommes).

Les scènes de sexe, souvent crues et violentes, sont très présentes dans l’œuvre (en fait surtout dans la série), ce qui tranche avec Le Seigneur des anneaux, plutôt chaste et exclusivement hétérosexuel.

Amours homosexuels et saphiques sont en effet représentés dans la série Game of thrones, avec notamment les personnages de Renly Baratheon, Oberyn Martell, Ellaria Sand. De même que les rapports incestueux, avec entre autre la relation amoureuse et passionnelle entre Circei Lannister et son frère Jaime.

Si les sentiments (amitiés, amour) prévalent dans le Seigneur des anneaux et constituent l’apanage du camp du Bien face au haineux camp du Mal, permettant de surmonter les obstacles et défaire l’ennemi, Game of thrones semble traversé par la recherche de l’impossible raison.

En effet, en donnant leur pleine humanité aux personnages (c’est-à-dire leurs passions, bonnes ou mauvaises ainsi que leur complexité), Martin s’éloigne du manichéisme présent chez Tolkien et table sur la raison afin de résoudre les crises et conflits. Ce qui, évidemment, est une gageure… Car aucun personnage n’échappe à ses passions, même les plus réfléchis et sensés – on peut prendre ici l’exemple de Tyrion Lannister, le paria de la famille, qui ne cesse de tenter de ramener les siens à plus de mesure, de tempérance, de raison, et finit par tuer son père, emporté par sa colère.

Les discours argumentés et raisonnés peinent à convaincre de la réelle menace des Marcheurs blancs.

Il faudra en effet la preuve de visu pour qu’aucun protagoniste ne puisse plus nier l’existence des Marcheurs blancs – ce qui, néanmoins, ne suffit pas à créer une alliance et coopération totale entre les différents souverains pour combattre la menace (comme l’illustre l’obstination de Circei Lannister à vouloir faire cavalier seule).

Au romantisme d’un Tolkien faisant prévaloir le sentiment éclairé dans Le Seigneur des anneaux s’opposerait alors la recherche ardue de la raison dans la saga de Martin.

Bien sûr, heroic fantasy oblige, les deux œuvres finissent par une guerre, une bataille épique – on relève néanmoins que ce n’est pas la guerre en elle-même qui met fin au « Mal », mais dans un cas la destruction de l’anneau et dans l’autre la mort du Roi de la nuit, source de propagation du fléau.

À noter enfin la présence d’un clivage social avec le groupe des « sauvageons » dans Game of Thrones.

Sans parler de lutte des classes, la constitution d’un groupe de laissés pour compte relégués aux confins d’un territoire hostile et maintenus à distance derrière un mur censé empêcher tout intrusion du surnaturel (donc du monstrueux) n’est pas sans évoquer la situation de certaines populations immigrées et de manière générale le clivage entre riches et démunis. Une certaine prise en compte, donc, des inégalités.

Ces parias sont ici objets de haine, mépris, de préjugés (le terme même de sauvageons), de fantasmes de la part de ceux qui sont du « bon côté » du Mur. Pour ceux-là, le sauvageon est l’ennemi, le barbare, le monstrueux, anonyme et déshumanisé. La lie de l’humanité, qu’il faut absolument contenir dans son ghetto, au-delà du Mur.

L’acceptation des sauvageons de l’autre côté du Mur ne se fait qu’au prix d’âpres discussions, conflits et lourds sacrifices. Là encore, Martin ouvre une possibilité : le regard sur l’autre peut changer, les vieilles haines et rancœurs mises de côté face à un péril commun, qui égalise les conditions – à condition d’accepter de se côtoyer. Mais cela passe par un combat, et avant tout, une union des parias (sauvageons de tous les pays…).

Sans renoncer aux structures politiques d’un univers pseudo-médiéval, l’œuvre de Martin s’inscrirait ainsi dans un credo politique progressiste, en phase avec les préoccupations de son époque.

Conclusion :

On peut donc voir une évolution entre les deux œuvres, qui reflète bien évidemment celle des mœurs, mais également le rapport au politique.

S’il faut analyser l’œuvre de Tolkien et la vie de son auteur pour faire ressortir la portée politique du Seigneur des anneaux, celle de Game of thrones apparaît peut-être de manière de plus évidente, notamment à travers la série.

Ainsi, tout en restant dans un cadre passéiste, la fantasy peut assumer une portée politique en lien avec les problèmes de son temps.

Pour mesurer cette portée, il serait intéressant d’analyser l’impact des œuvres sur le lectorat – car ce sont avant tout les lecteurs qui font vivre les romans et leur confèrent une aura.

Je soulignerai pour finir que, avec le développement des sous-genres (dark fantasy, fantasy historique, fantasy urbaine, gaslamp fantasy, science-fantasy, etc) et la multiplicité des cadres spatio-temporel, les possibilités pour les auteurs de fantasy de distiller leur vision critique et politique se sont certainement accrues.

Loin d’une simple littérature d’évasion, le genre mériterait sans soute plus de visibilité et de prise en compte dans le champ littéraire.

Voilà, n’hésitez pas à me faire part de vos avis et commentaires !

Et si le traitement politique des littératures de l’imaginaire vous intéresse, je vous invite à lire deux très bons ouvrages : celui de Willam Blanc, Winter is coming, une brève histoire politique de la fantasy, et celui d’Anne Besson, Le pouvoir de l’enchantement (voir pour ce livre l’excellent article sur le blog https://leschroniquesduchroniqueur.wordpress.com/)

Défense et illustration de la fantasy francophone

Pourquoi diable un billet sur la fantasy francophone ?

En fait, je me suis lancé, car je n’ai pas vraiment trouvé d’articles s’y consacrant. Le sujet ne doit pas passionner les foules…

Il faut dire que, située en bas de la hiérarchie des genres littéraires, la fantasy occupe rarement une place de choix dans les gazettes, littéraires ou non. Bon d’accord, l’appellation « fantasy », d’emblée ça ne fait pas très sérieux. Seul un événement important – un succès mondial, relayé par un film ou une série – incite les journaux à s’abaisser à parler d’une œuvre de fantasy. Dans ce cas, ce qui agite la sphère médiatique est plus le phénomène de société que l’œuvre littéraire en elle-même. Et encore, je vous parle là de succès écrits dans la langue de Shakespeare ! Car pour la presse, la fantasy écrite dans la langue de Molière ne semble pas exister. Sauf lorsque, par exemple, un auteur connu (qui vient de la littérature blanche) ose commettre une œuvre de fantasy – cas de Muriel Barbery, l’auteur du best-seller L’élégance du hérisson.

La science-fiction de langue française est nettement mieux lotie – avec des auteurs comme Bernard Werber ou Alain Damasio, qui jouissent d’une aura médiatique et permettent de rendre compte de l’existence d’une littérature de l’imaginaire francophone bien vivace !

Maintenue dans une certaine marginalité, la fantasy francophone s’est néanmoins développée, à l’ombre des grands auteurs britanniques et américains.

Lorsque j’ai commencé à lire de la fantasy (à une époque que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître), j’ai dévoré à peu près tout ce que possédait la bibliothèque de la ville. Soit quasi-exclusivement des œuvres anglo-saxonnes. Puis m’est apparu un jour Mathieu Gaborit. La fantasy de langue française existait donc !

J’ai voulu ici, à travers mon expérience de lecteur et à l’aide d’informations glanées de-ci de-là, parler des œuvres et des auteurs qui ont jalonné les débuts de la fantasy francophone (période 90-2000) en essayant de dégager leur spécificité, notamment par rapport aux maîtres anglo-saxons.

Bonne lecture !

 La fantasy, genre littéraire caractérisé par un monde fictionnel empreint de surnaturel magique (ou merveilleux), est a priori née au Royaume-Uni dans la seconde moitié du XIXème siècle, avec la publication d’œuvres telles que La princesse et le gobelin (en 1872) de l’auteur écossais George MacDonald, ou La plaine étincelante (en 1891) de l’auteur et peintre britannique William Morris.

J.R.R Tolkien (qui a reconnu l’influence de William Morris) peut être considéré comme l’auteur lui ayant donné ses lettres de noblesse et une aura sans précédent – le Seigneur des anneaux, œuvre écrite dans l’entre-deux guerre et publiée à titre posthume en 1954-1957, en est l’ouvrage incontournable de référence, formant l’archétype du roman médiéval-fantastique.

À ses côtés, les œuvres de Robert E Howard (inventeur de l’heroïc-fantasy avec la publication de Conan le Barbare en 1930), de Mickael Moorcok (la saga d’Elric le melnibonéen, parue en 1961), et de Fritz Lieber (le cycle des épées, édité à partir de 1970), ont forgé et canonisé les codes du genre.

         La publication en fantasy est massivement anglo-saxonne. Les succès également, comme en témoigne celui, plus récent et international (notamment grâce à la série), de Game of thrones, de l’auteur américain G.R.R Martins.

         Est-ce à dire que les plumes francophones ont jeté l’éponge ? Que les lecteurs boudent les publications de fantasy francophones ? Loin de là !

         Je vais tenter ici, non pas de rendre compte de manière exhaustive des publications de fantasy francophones, mais de dégager, à travers quelques exemples marquants, ce qui pourrait en constituer la spécificité.

                   Naissance et envol :

         Si une des premières œuvres de fantasy francophone, Les centaures, d’André Lichtenberg, date de 1904, il faut attendre la fin du XXème siècle pour qu’un véritable corpus de romans propres à ce genre se constitue.

         En effet, contrairement à la science-fiction, l’engouement pour la fantasy est plus tardif dans la sphère francophone, où le genre commence à être plébiscité à partir des années 80 – notamment avec l’apparition des jeux de rôle tel que le fameux Donjon et dragons.

Des auteurs vont s’y engouffrer et des éditeurs spécialisés apparaître dès la décennie suivante, lui conférant ainsi une identité propre.

         Côté auteurs français, citons parmi les plus emblématiques :Pierre Bordage (Rohel le conquérant – 1992, œuvre qui mélange science-fiction et éléments de fantasy), Mathieu Gaborit (Les chroniques crépusculaires – 1995, Abymes – 1996), Sabrina Calvo (Delius, une chanson d’été-1997), Pierre Grimbert (Le cycle de Ji – 1997), Laurent Kloetzer (Mémoire vagabonde – 1997), Fabrice Colin (Vestiges d’Arcadia – 1998), Léa Silhol (La sève et le givre, 2002), Michel Robert (L’ange du Chaos – 2004, 1er tome de la série L’agent des ombres), Pierre Pevel (Les lames du cardinal-2007), Jean-Philippe Jaworski (Gagner la guerre – 2009), Lionel Davoust (La volonté du dragon – 2009).

         Côté éditeurs, les maisons spécialisées voient le jour – Mnemos en 1996, Bragelonne en 2000, Les moutons électriques et ActuSF en 2003.

La fantasy française prend son envol durant les années 90-2000.

À noter qu’il en est de même pour la fantasy québécoise.

En effet, celle-ci prend naissance au milieu des années 80 avec le roman Ludovic, de Daniel Sernine, publié en 1985. Il sera suivi en 1990 de L’héritage de Quader, de Philippe Gauthier et de La requête de Banad, de Joël Champetier.

Si les débuts sont balbutiants, la décennie 90 est marquée par l’apparition d’auteurs spécialisés propulsés par les éditons Mediaspaul (et sa collection jeunesse).

Des auteurs tels que Yves Ménard et son œuvre Le mage des fourmis (1995), Julie Martel (La quête de la Crystale) ou Jean-Louis Trudel (Les îles du Zodiaque) donnent ainsi de l’épaisseur au genre.

Ces auteurs préparent la déferlante des années 2000, sous l’égide des éditions Les Intouchables, qui publient notamment à partir de 2003 la série des aventures d’Amos Daragon, de Bryan Perro, série qui bénéficie d’un grand succès populaire.

         Singularité :

Si les œuvres de Tolkien, de Fritz Lieber, de Michael Moorcock et de Robert E Howard ont marqué de leur empreinte la fantasy, les auteurs francophones ont eu tendance à s’en démarquer, sans pour autant renier leur influence.

La prédominance de la science-fiction dans la littérature de l’imaginaire francophone, le relatif mépris dans lequel la fantasy était tenue, la constitution de stéréotypes dans lesquels le genre tendait à s’enfermer (et facilement parodiés, à l’instar de Pierre Pelot et son Konnar le barbant, dont le titre en lui-même – clin d’œil à l’œuvre de Robert E. Howard– annonce la charge parodique), et la réception tardive du genre dans la sphère francophone ont certainement contribué à cette démarcation.

C’est peut-être dans la mise à distance des canons littéraires de la fantasy anglo-saxonne que les plumes francophones ont pu proposer des œuvres originales, sans pour autant sacrifier les « propriétés » du genre.

À côté de la veine parodique d’un Pierre Pelot, d’une Catherine Dufour (Quand les dieux buvaient, Blanche neige et les lance-missiles) ou de Pierre-Luc Lafrance (Y a-t-il un héros dans la salle), les œuvres (moins « critiques ») citées plus haut rendent compte de la spécificité de la fantasy francophone.

         À partir de Mathieu Gaborit.

C’est, il me semble (ceci n’engage que mon expérience de lecteur), avec Mathieu Gaborit et ses Chroniques des crépusculaires que la fantasy francophone se démarque, par son univers et son écriture.

Dans un style non dépourvu d’élégance, l’auteur dépeint un univers sombre et mélancolique, où la souffrance et l’altérité forgent le destin d’un jeune homme, Agone de Rocheronde.

On est loin des grands espaces et du souffle épique d’un Tolkien. Ce n’est pas non plus l’univers froid et fataliste d’un Moorcock, ni celui, violent et nihiliste, d’un Robert E. Howard.

La magie – élément incontournable des œuvres de fantasy – est présente à travers trois « sources » : l’Accord (c’est-à-dire la musique), les Danseurs (petits êtres aux corps asexués et androgynes), un artefact (objet enchanté telle Pénombre, l’épée d’Agone).

La complexité du système de magie est un des éléments originaux de cette œuvre de fantasy – on peut certainement y voir ici l’influence des jeux de rôle, l’auteur ayant participé à un magazine de jeux de rôle et ayant été concepteur de jeux.

La magie en elle-même n’appartient pas aux hommes (à l’inverse d’un Gandalf, archétype du magicien accompli, qui par des formules et des gestes produit directement de la magie). Elle est extérieure à eux, à leur corps. C’est le corps des Danseurs qu’il s’agit de maîtriser, d’influencer, par la douceur (l’empathie) ou la force (qui peut aller jusqu’à la torture). C’est l’instrument de musique (cistre, clavecin) qu’il s’agit de maîtriser pour produire de la magie. Enfin, il s’agit également d’être en symbiose avec son épée (objet symbolisant la puissance, à l’instar de l’épée d’Elric dans l’œuvre de Moorcock – la différence réside ici dans le rapport entre l’épée et son propriétaire : Agone commande son épée enchantée alors qu’Elric lui reste soumis) afin de la laisser « prendre les devants » lors des combats.

Maîtriser la magie revient donc avant tout à maîtriser ce qui est vecteur de magie : les Danseurs, la rapière, l’instrument de musique. Le rapport entre la magie et l’art (la danse, la musique) transparaît ici : c’est par l’art que les êtres humains accèdent à la magie. Les autres espèces, êtres faisant traditionnellement partie de l’univers du conte, du récit merveilleux tels que les lutins, les fées, les nains, possèdent leur propre magie (c’est la fée Amertine qui donne « vie » à la rapière Pénombre).

         Une fantasy plus citadine ?

Le rapport au lieu est peut-être également un autre élément singulier de cette fantasy.

Dans l’œuvre de Mathieu Gaborit, l’action se déroule pour les deux tiers du récit non pas sur de grands espaces ou lieux de nature (grandes plaines, forêts immenses, etc) mais dans des lieux plus confinés (le collège Souffre-jour, la ville de Lorgol – le plus souvent ses bas-fonds).

La délimitation de cet espace permet de déployer une prose axée sur l’ambiance, l’atmosphère des lieux et leur influence sur les personnages. Personnage lui-même, le lieu façonne les êtres qui y vivent, souvent de manière douloureuse, dont ils ne peuvent s’abstraire – sauf à le détruire.

Ce « personnage » emblématique se retrouve dans le roman suivant le cycle des crépusculaires, à savoir Abyme (le nom permet de personnifier le lieu et connote également le rapport avec les êtres qui vivent). C’est ici la ville labyrinthique, tentaculaire, la toile d’araignée dans laquelle on se perd et s’englue, mais qui peut aussi vous dissimuler, vous sauver.

Ce rapport à la ville apparaît dans d’autres œuvres de fantasy comme Le Paris des merveilles de Pierre Pevel, qui prend pour cadre le Paris de la belle époque (un Paris revisité où se côtoient monde réel et monde merveilleux), ou Vestiges d’Arcadia de Fabrice Colin, dont l’histoire se situe à Londres au XIXème siècle ou encore Gagner la guerre, de Jean-Philippe Jaworski, dont le cœur de l’intrigue se trouve à Ciudalia (ville imaginaire qui serait le pendant de Florence dans l’Italie de la Renaissance), lieu de pouvoir et capitale de la République.

Bien sûr, cette fantasy plus citadine (qui n’est pas de l’urban fantasy, genre qui prend pour cadre le monde contemporain) n’est pas représentative de la totalité de la fantasy francophone mais me semble suffisamment marquante et récurrente pour être soulignée.

    Une fantasy moins manichéenne ?

Un autre trait saillant est sans doute le rapport à « l’ombre ».

En effet, dans les Chroniques crépusculaires, l’ombre, plus que la lumière, domine le roman. Que ce soient les lieux (à Souffre-jour, l’arbre ronge la lumière, maintenant le collège dans une atmosphère sombre ; dans Lorgol, l’action se déroule la nuit ou dans les bas-fonds), les personnages (le principal de Souffre-jour se nomme Diurne, Agone, héros au passé ombrageux, subit un sort qui lui rend la lumière du jour insupportable, Amertine est une fée noire, le mage qui aide Agone à combattre les janréniens appartient à l’ordre des Obscurantistes).

On peut y voir un certain rejet du manichéisme (Bien /Mal -Lumière/Ombre), Agone n’étant pas vraiment un héros « solaire » : son passé, sombre et violent, constitue sa part d’ombre. Pas de combat du Bien contre le Mal mais pour une conception de la magie.

Pour les mages Obscurantistes janréniens, la magie doit dominer le monde- les mages doivent donc s’emparer du pouvoir temporel ; pour Lershwin, le fardadet, la magie doit appartenir à tout le monde ; pour les Eclipsistes, la magie doit rester en dehors du pouvoir temporel et n’être réservée qu’à une élite à même de savoir l’utiliser – conception aristocratique que partage Agone.

Le même refus du manichéisme est présent dans Gagner la guerre : le personnage principal et narrateur don Benvenuto est un anti-héros, un assassin gouailleur et sans illusion. Le combat qui sous-tend le récit est un combat pour la quête et la préservation du pouvoir – qui se joue dans les méandres du jeu politique. Pas de force maléfique menaçant de détruire le monde, mais des rapports de force, des conflits, des calculs machiavéliques pour s’imposer.

Dans L’ange du Chaos, L’Empire de la lumière, le Chaos et les Ténèbres se livrent une guerre sans merci. Cette structure pourrait donner lieu à un récit manichéen, mais il n’en ait rien. Michel Robert dépeint un univers sombre, violent et cruel, au sein duquel le « héros », Cellendhyl de Corvatar, ancien agent de la Lumière trahi par les siens, se met au service du Chaos et cherche à assouvir sa vengeance. Dans cet univers fait d’intrigues et de soif de domination – dont la teinte sombre n’est pas sans rappeler celui d’un Moorcok – on tue de sang-froid, sans culpabilité ni repentir.

L’œuvre de Lionel Davoust, La volonté du dragon, met en scène le combat entre deux pays imaginaires. L’un est puissant empire dominateur, hégémonique, ayant asservi la magie grâce à la technologie, et l’autre est un petit territoire régi par un culte passéiste. Là encore, pas de lutte du Bien contre le Mal dans ce livre, mais un affrontement – physique et verbal – entre deux conceptions du monde (progrès technologique et rationalité versus foi et spiritualité). Orgueil et préjugés sont mis à mal dans cette bataille à l’issue incertaine.

         Une fantasy plus historique ?

Si la fantasy historique (qui prend pour toile de fond un cadre historique réel et précis) ne constitue évidemment pas une exclusivité francophone (citons seulement Le Lion de Macédoine de l’auteur britannique David Gemmel, œuvre publiée en 1990 et qui se passe dans la Grèce antique d’Alexandre le Grand), celle-ci est bien présente chez les auteurs francophones dominants.

Si dans Gagner la guerre, l’aspect historique tient surtout par une ressemblance troublante avec l’Italie de la Renaissance, l’œuvre de Pierre Pevel Les lames du cardinal prend explicitement pour cadre la France du XVIIème siècle sous le règne de Louis XIII.

À l’instar de David Gemmel, l’auteur mêle dans ce roman de cape et d’épée personnage historique (tel le Cardinal de Richelieu) et éléments propres à la fantasy (dragons, magie). La spécificité tient peut-être ici à l’intertextualité : le roman appelle en référence ceux d’Alexandre Dumas (Les Trois mousquetaires, notamment).

Cet hommage implicite à la figure tutélaire du grand romancier populaire permet d’inscrire la fantasy dans une tradition et de la rattacher à un héritage : celui du roman d’aventure, picaresque, historique, de cape et d’épée, bref celui hybride par essence du roman populaire. Et de rappeler ainsi que le genre fantasy a toute sa place dans la littérature francophone.

À propos de roman de cape et d’épée, on peut également citer le livre de Laurent Kloetzer, Mémoire Vagabonde, roman s’inspirant du XVIIIème siècle libertin et faisant la part belle aux duels.

À noter un attrait pour le Londres du XIXème siècle (époque victorienne), avec les romans de Sabrina Calvo (Delius, une chanson d’été) et de Fabrice Colin (Vestiges d’Arcadia).

Dans ces deux romans, les personnages historiques mis en scène sont à dominante littéraire et artistique.

Tandis que Sabrina Calvo s’amuse ainsi, par exemple, à faire intervenir Conan Doyle (sollicité par les protagonistes de l’histoire espérant s’adjoindre les services de Sherlock Holmes pour leur enquête policière – ce qui, évidemment, fait beaucoup rire l’auteur britannique) dans son récit, Fabrice Colin, lui, campe (entre autre) les personnages de William Morris (clin d’œil – hommage à un des pères fondateurs de la fantasy, même si ici le personnage est présenté en tant que peintre, Fabrice Colin mettant soigneusement de côté la casquette de romancier de l’artiste et auteur britannique) et de Dante Gabriel Rossetti, poète et peintre anglais, fondateur du préraphaélisme.

         Une fantasy plus « littéraire » ?

Lorsqu’on parle de fantasy, il est rare de s’attarder sur le style de l’auteur – ou, simplement, de l’évoquer. Genre populaire, souvent qualifié de paralittérature, la fantasy est maintenue à distance des enjeux stylistiques propres au champ littéraire.

Pourtant, c’est bien souvent le style de l’auteur qui permet au lecteur d’entrer dans son univers, de s’en imprégner, de faire cette expérience intime et unique, le temps d’une lecture.

La voix narrative, le choix des termes, leur enchaînement, la structure, la progression, le rythme, etc, reflètent le style de l’auteur. Je serais tenté de dire de ce fait – et d’ailleurs je le dis – que chaque auteur a un style (plus ou moins élaboré, plus ou moins remarquable), en fantasy comme dans les autres genres.

Avant de lire Les chroniques des crépusculaires, j’avais lu essentiellement (pour ne pas dire exclusivement) de la fantasy anglo-saxonne. Je me souviens avoir été agréablement surpris par le style de Mathieu Gaborit, qui dénotait un peu par rapport aux œuvres anglo-saxonnes.

Un ton qui cherchait à être juste, élégant, pour dépeindre un univers sombre et mélancolique. Quelques années après, c’est le souvenir du style, de l’atmosphère qui m’est resté, plus que de l’histoire – contrairement, peut-être, aux œuvres anglo-saxonnes.

Dans Gagner la guerre, la gouaille du personnage-narrateur donne une couleur singulière au récit. Tous les registres de la langue (bas, argot, soutenu) sont utilisés par le narrateur dans une prose généreuse et bariolée. C’est cette voix narrative prolixe qui nous tient (ou peut nous rebuter), peut-être plus que l’intrigue (même si celle-ci est très bien construite et menée).

On peut aussi évoquer Mémoire Vagabonde, roman qui se caractérise par le questionnement identitaire d’un écrivain dandy, libertin et désabusé, Jaël de Kherdan. La singularité du roman tient à la structure du récit, étirée et éclatée par la mise en abyme de l’écriture : Jaël met en scène son personnage d’écrivain, enchâssant un récit dans le récit.

Amnésique, Jaël tente de savoir s’il a ou non commis un crime et reconstitue son passé par la lecture de ses propres écrits – ce qui l’amène à questionner son identité. La confusion du personnage se reflète dans l’éclatement du récit, obligeant le lecteur à suivre différentes temporalités entremêlées (celle du souvenir, de l’écriture, de l’histoire) et l’invitant peut-être à se perdre.

Si le cadre spatio-temporel sous-jacent est celui du XVIIIème siècle libertin, le romantisme est néanmoins présent (notamment à travers le thème de la dualité, de la figure du double), jetant un pont avec le XIXème. L’emprunt de la chanson du groupe de rock Noir Désir Joey dans le roman étire également la temporalité du récit en réfutant la possibilité d’un cadre historique fixe et déterminé – l’auteur assume ainsi le caractère anhistorique des récits du genre fantasy, leur « ouverture temporelle ».

Ouverture temporelle que l’on retrouve également dans Vestiges d’Arcadia, de Fabrice Colin. Si le cœur de l’histoire se trouve à Londres, au XIXème siècle, une partie du récit se déroule à Paris (un Paris futur, post-apocalyptique, suggéré plus que décrit).

L’auteur procède ainsi à quelques allers-retours entre les deux époques, à laquelle une troisième, plus mythique, vient s’ajouter : celle de la légende arthurienne. La narration, remarquablement ciselée, et la construction maîtrisée du récit nous plongent aisément dans les différentes époques, à travers les affres des personnages.

Enfin, on ne peut évidemment pas parler de style en fantasy sans évoquer l’œuvre de Léa Silhol, La Sève et le Givre. Il s’agit sans doute de l’œuvre de fantasy la plus poétique (et la plus belle d’un point de vue de la langue) qu’il m’ait été donné de lire. À chaque phrase, la poésie éclate et magnifie le récit – inspiré ici de la mythologie irlandaise.

Le travail stylistique de Léa Silhol tire le roman vers la chanson de geste et place la fantasy dans ce qui me semble être l’essence même de la littérature, à savoir : les mythes et la poésie.

Conclusion :

Voilà des pistes de réflexion à travers quelques exemples sur une possible spécificité de la fantasy francophone, laquelle dispose de qualités indéniables pour exister et s’imposer aux côtés des œuvres anglo-saxonnes.

Elles n’épuisent bien évidemment pas la diversité du genre, et les nombreux courants (sous-genres) qui se sont développés en fantasy depuis une vingtaine d’années (on peut penser notamment à la littérature jeunesse à la suite du succès d’Harry Potter ou la littérature young adulte) attestent de son renouveau et de sa vigueur.

Ce pourrait être l’objet d’une prochaine chronique…

GAGNER LA GUERRE, de Jean-Philippe JAWORSKI

Œuvre lue dans le cadre du Printemps de l’Imaginaire Francophone (autrement appelé le PIF)

Roman de fantasy publié en 2009, Gagner la guerre illustre de manière implacable les préceptes d’un Machiavel dans la quête et la conservation du pouvoir.

Le roman s’ouvre sur la guerre entre la République de Ciudalia (plus importante puissance maritime de Transestrie) et les pirates de l’archipel de Ressine. Une bataille navale décisive donne l’avantage à la République et doit déboucher sur la signature d’un traité de paix avec le Shah, souverain de Ressine. L’intrigue tourne cependant très vite autour d’une autre guerre, interne et impitoyable, pour le pouvoir au sein de Ciudalia même.

Plusieurs familles s’affrontent dans Le Vieux royaume, univers médiéval largement inspiré de l’Italie de la Renaissance.

Manipulations, coups bas, meurtres, complots, rebondissements, coups de théâtre, tous les ressorts du thriller politique sont savamment utilisés dans cette fiction dense. La magie en plus. Les enjeux et motivations des personnages principaux apparaissent au fil du récit, dévoilant un canevas complexe.

Le récit est narré à la première personne par le peu recommandable don Benvenuto, assassin et maître-espion du Podestat de la République de Ciudalia, Léonide Ducatore.

Protagoniste majeur, tout à la fois acteur et spectateur, Benvenuto use de sa gouaille, d’un vocabulaire riche et coloré pour rendre compte de l’univers dans lequel il évolue et des luttes de pouvoir qui se jouent au sein de la République.

Ecchymoses et cadavres s’accumulent au cours du récit, sans que l’on puisse prendre parti pour un camp ou l’autre.

C’est peut-être la force du roman. Pas de lutte entre le bien et le mal, ni de véritable héros – au sens classique du terme. Nous suivons les pérégrinations de Benvenuto, anti-héros cynique, fataliste, un rien bravache et orgueilleux que le destin a placé au milieu d’une partie d’échec grandeur nature. Pion ? Fou ? Cavalier ? Tour ? Benvenuto semble être tout ça à la fois.

La subjectivité du personnage-narrateur, qui oriente notre regard, est contrebalancée par son désir de rendre comptes des évènements tels qu’ils se produisent, d’en comprendre les soubassements. Il nous livre sans pudeur ses états d’âme, ses réflexions, ses désirs. Ses peurs -comme ses jouissances- ne sont ni édulcorées ni dissimulées. Sa gouaille et son franc-parler lui attirent souvent des ennuis mais contribuent à en faire un narrateur « de confiance ».

Les différents registres de la langue sont utilisés, de l’argot des bas-fonds au vocable rare du langage littéraire. A noter que la fonction de l’argot, langage codé des « affranchis », transparaît clairement ici – l’auteur fait renaître un argot tombé en désuétude (à quelques termes prêts) qui n’est pas sans rappeler celui des mystères de Paris, d’Eugène Sue. Les « apaches » sont ici les truands de la Guilde des Chuchoteurs – à laquelle appartient Benvenuto.

Les personnages sont très réussis, notamment le Podestat Léonide Ducatore. La scène de l’entrevue au cœur du roman entre Léonide Ducatore et son « ami » le sénateur Ostina Schernittore est vraiment remarquable, les dialogues rendant compte de leur vivacité d’esprit, de leur stature, de leur personnalité.

J’émettrais une seule- et petite – réserve, qui ne vaut que par mon expérience de lecteur (donc subjective et contextuelle) : quelques longueurs qui nuisent peut-être à l’efficacité du récit.

Sinon, voilà un roman de très belle facture !

Trois raisons (au moins) de lire de la SF francophone :

1e) Écrite dans la langue de Molière, la SF n’a pas à rougir par rapport à celle écrite dans la langue de Shakespeare (qui domine le genre). Faut-il le rappeler, le genre est né en France avec Jules Verne dans le glorieux XIXème siècle (glorieux pour les lettres françaises). Univers riches, langue ciselée, empruntant au registre élevé ou familier, la SF francophone maîtrise parfaitement son sujet-à savoir le roman de SF. Construction, personnages, intrigue, tous les codes du roman sont respectés, intégrés, digérés, et parfois bouleversés. Avec ce je-ne-sais-quoi de singulier dans le phrasé.

On peut s’y plonger, donc, en toute sérénité. De l’attendu… pour de l’inattendu.

2e) Tous les sous-genres de la SF sont investis par les auteurs francophones. Anticipation (de l’an 2440, de Louis Sébastien Mercier en 1771 à l’œuvre d’Alain Damazio Les Furtifs en 2019 en passant par Paris au XXème siècle de Jules Verne ou Ravage, de Raymond Barjavel, cette branche de la SF est peut-être la plus exploitée par les auteurs francophones depuis… un siècle et demie !), hard science-fiction (plus rare, mais existante : Étoiles mourantes, de Jean,-Claude Dunyach, Le Monde tout droit réservé, de Claude Ecken, etc), cyberpunk (Les Futurs mystères de Paris de Roland C Wagner, Babylon Babies, de Maurice G. Dantec, etc), steampunk (La lune seule le sait, de Johan Heliot, Les Inhumains, de Serge Brusselo, Confessions d’un automate mangeur d’opium, de Fabrice Colin et Mathieu Gaborit, etc), space opera (Les guerriers du silence, de Pierre Bordage, La Fédération de l’Amas, de Paul-Jean Hérault, etc).

Bref, tout le monde peut y trouver son compte !

3e) Il faut encourager la production francophone ! C’est une évidence, mais plus il y aura de lecteurs de SF francophone, plus il y aura d’auteurs-et de possibilités de chefs-d’œuvre.

Pour celles et ceux que la SF française intéresse (ou pas), je conseille l’excellent livre de Simon Bréan La science-fiction en France. Théorie et histoire d’une littérature. (PUPS 2012)

Petit lexique sur les sous-genres :

-Anticipation : genre constitué par des œuvres dont l’action se déroule dans le futur, proche ou lointain (en général sur terre).

-Hard science-fiction : genre dans lequel les technologies, les sociétés et leurs évolutions, telles qu’elles sont décrites dans le roman, peuvent être considérées comme vraisemblables au regard de l’état des connaissances scientifiques au moment où l’auteur écrit son œuvre. En clair, ici ça rigole pas-si du moins les auteurs veulent être crédibles.

-Cyberpunk :association des mots cybernétique et punk très apparenté à la dystopie (l’inverse de l’utopie, donc le cauchemar) et à la hard science-fiction. Genre qui met en scène un futur proche, -avec une société technologiquement avancée (notamment pour les technologies de l’information et la cybernétique). Violence, pessimisme, ironie, cynisme ressortent souvent des univers cyberpunks.

-Steampunk : terme inventé en référence au cyberpunk. Les intrigues de ce genre se déroulent dans un XIXe siècle dominé par la première révolution industrielle du charbon et de la vapeur (steam en anglais). Il s’agit d’une uchronie (en gros, l’histoire est réinventée en lui faisant subir une autre évolution) faisant référence à l’utilisation massive des machines à vapeur au début de la révolution industrielle puis à l’époque victorienne. On y retrouve l’utilisation de matériaux tels que le cuivre, le laiton, le bois et le cuir.

-Space opera : ou opéra de l’espace, sous-genre de la science-fiction caractérisé par des histoires d’aventure épiques ou dramatiques se déroulant dans un cadre géopolitique complexe. Suivant les œuvres, le space opera rime avec exploration spatiale à grande échelle, guerres intergalactiques ou rigueur dans le réalisme scientifique.

SF, FANTASY : portée et reconnaissance, une asymétrie persistante

            Il est toujours étonnant de constater le décalage entre la portée des œuvres de science-fiction ou de fantasy et le peu de reconnaissance accordée à ce genre dans le milieu littéraire français.

            S’il y a une œuvre littéraire abondamment citée en ce début de XXIème siècle, c’est bien 1984, de George Orwell. Journalistes, politiques, intellectuels, tous n’hésitent pas à citer cette œuvre (à tort ou à raison)  pour décrier la société de surveillance et l’atteinte aux libertés individuelles, véritables problèmes posés par le développement technologique des médias (télé, internet, téléphones portables) et leur mainmise sur nos existences – notons que les politiques passent en général sous silence la critique faite dans le livre à propos de la manipulation et la domination des instances de pouvoir via le langage (l’auteur crée d’ailleurs un terme pour désigner ce langage utilisé par le pouvoir : la « novlangue », une langue faite pour embrouiller, tronquer, falsifier la réalité).

            1984 est une œuvre de science-fiction écrite en 1949 (univers sombre, système totalitaire et mise à nu de la propagande en sont les composants).

            Une œuvre ayant également fait couler beaucoup d’encre, toujours en ce début de XXIème siècle, est le fameux Game of trhones, de Georges (encore un Georges !) R.R.MARTIN. Bien sûr, la série a largement contribué au rayonnement de l’œuvre, mais il s’agit au départ d’un roman. Certains journaux (Le Nouvel Obs, par exemple) n’ont pas hésité à créer une rubrique spécialement dédiée à la fiction de G.R.R MARTIN, que ce soit en faisant le compte rendu des épisodes de la série ou en proposant des analyses de l’œuvre en regard de la politique (le trône de fer est l’objet d’une lutte, d’une guerre entre différentes familles pour s’approprier le pouvoir suprême) et des mœurs (conservatisme, puritanisme, libertinage, femmes puissantes, homosexualité, tout « coexiste » dans Game of thrones). L’œuvre est régulièrement citée pour désigner la lutte et les enjeux de pouvoir entre les factions politiques.

            Game of thrones est une œuvre de fantasy (une saga) écrite à partir de 1996.

            À l’aune de ces deux œuvres, de leur portée et de leur reconnaissance, on pourrait légitimement penser que la littérature de l’imaginaire a une place de choix dans le milieu littéraire.

Eh bien non. En tous cas, pas en France. Lisez les pages « culture » et « livres » des grands quotidiens ou hebdomadaires (Le Monde, Le Nouvel Obs, l’Express, le Figaro, etc), écoutez les émissions littéraires de radio (France culture, France inter, etc), regardez les émissions de télé traitant de littérature (la Grande librairie, Livre&vous, etc), tout ça sur un an ou deux et faites le compte. Il est assez rare que l’on y parle d’une œuvre et d’un auteur de SF, encore moins de fantasy, en comparaison des auteurs de littérature dite blanche (cf autre article pour plus de précisions sur l’appellation).

            Est-ce parce que les deux auteurs cités plus haut sont anglo-saxons ? Que nenni. Les animateurs/présentateurs, gens de lettres, acteurs du métier du livre prisent en général la littérature étrangère, et notamment anglo-saxonne (il y a d’ailleurs beaucoup plus de perméabilité du marché du livre en France aux auteurs étrangers que, par exemple, aux États-Unis, ce dont on peut s’enorgueillir). Nul nationalisme outrancier dans le milieu des lettres français ! Mais… Si vous parlez littérature étrangère à ces aimables personnes, et notamment littérature anglo-saxonne contemporaine, ils vous sortiront Philip Roth, Jim Harrisson, Jonathan Coe, Paul Sauter, etc. Mais ni Georges Orwell ni Georges R.R.Martin ni Philip K.Dick (dont les œuvres sont pourtant régulièrement adaptées au cinéma – Blade runner, Minority report, L’Agence, etc), ni aucun auteur estampillé SF ou fantasy.

            D’où l’asymétrie. D’un côté, des œuvres servant de référence dans le monde entier pour illustrer et réfléchir des problèmes affectant nos existences actuelles, et de l’autre côté une mise à l’écart symbolique d’un genre littéraire. Comme si ce genre n’appartenait pas vraiment à la Littérature.

            De temps en temps, face au succès incontestable d’une œuvre de SF ou de fantasy, les médias se sentent obligés d’en parler (ce fut le cas, donc, de Game of thrones). Ainsi, Alain Damasio et son roman Les Furtifs ont eu l’honneur des médias, avec un passage à l’émission de télé la Grande librairie. Une œuvre de SF, d’un auteur français (autre que Bernard Werber), dont on parle dans les médias, voilà qui mérite d’être souligné !

Fictionnaire/écrivain : quelques précisions

            Si j’établis une distinction, elle est bien sûr fictive, symbolique (dans les faits, les deux s’adonnent à l’écriture, composent des récits, des romans, des nouvelles, etc).

Historiquement, la figure de l’écrivain s’impose à partir du XVIIème siècle au détriment de celle du scribe (simple copiste), et connaît une sacralisation au XIXème-apogée de cette figure tutélaire auréolée d’une mission morale, humaniste et civilisatrice. Humblement, le fictionnaire vient de naître, alors bon, il a du chemin à faire. Tout nimbé de son auréole, l’écrivain se jette à corps perdu dans la veine réaliste, traquant et pourfendant « l’effet chimérique » qui perce sous la fiction.

            Finis la fable, l’épopée, le conte et le romantisme, la Littérature sera réaliste ou ne sera pas. Et tant pis pour le fantastique, qui naît pourtant en ce fameux XIXème siècle et compte parmi ses créateurs des noms aussi illustres que Balzac (eh oui, on ne le clame pas haut et fort mais Balzac a écrit des contes fantastiques) ou Maupassant (dont le fameux Horla donnera ses lettres de noblesse au genre). Tant pis pour la science-fiction naissante, toujours en ce XIXème siècle, avec Jules Verne et son œuvre visionnaire, et tant pis pour ce qu’on appellera plus tard la fantasy, qui naît au Royaume-Uni à la fin du XIXème et en France au début du XXème siècle (avec notamment Les centaures, d’André Lichtenberger).

            Courbé sur son écritoire, le front soucieux et l’haleine chargée en caféine, l’écrivain s’attelle à sa mission (même si on ne lui a rien demandé) de description -et retranscription- du réel. Sa haine du fait imaginé est telle qu’il finira par enfanter dans la deuxième moitié du XXème siècle de ce courant édifiant appelé « creative non fiction » ou littérature non-fictionnelle -à partir notamment du roman De sang-froid de Truman Capote publié en 1965. Comme son nom l’indique, ce courant entend se débarrasser purement et simplement de la fiction… mais tout en restant dans la littérature. On croit rêver. Une littérature débarrassée de l’élément fictif peut-elle encore s’appeler littérature ? Ne peut-on voir ici le complexe de l’écrivain, malade à l’idée d’être considéré comme un affabulateur publique ?

            Mais laissons l’écrivain a ses affres et ses obsessions.

            Le fictionnaire, lui, assume tout à fait son statut de faiseur d’histoire et voit dans la fiction l’alpha et l’oméga de la littérature. Baudelaire écrivait que la littérature se situait entre la science et la philosophie. Et qu’y a-t-il d’autre entre ces deux grands domaines si ce n’est le champ des possibles, le domaine de l’imagination ? De ce fait, on pourrait dire qu’aujourd’hui, le fictionnaire est beaucoup plus dans la littérature que l’écrivain. Il est peut-être temps de lui donner la place qu’il mérite.

Littérature de l’imaginaire (sf, fantasy et autres)

La littérature dite de l’imaginaire regroupe différents genres, tels la science-fiction, la fantasy, le fantastique, le conte, etc. Si ces genres disposent chacun de leur propre code littéraire (ce qui permet de les distinguer les uns des autres), ils ont en commun de créer des univers ou d’utiliser des éléments fictionnels n’appartenant pas au monde réel. L’imagination, plutôt que le fait réel, est ainsi privilégiée pour la création de fictions-la science-fiction construit des mondes futuristes, la fantasy exploite la veine du conte merveilleux, le fantastique introduit des éléments surnaturels dans le récit. C’est le domaine de prédilection du fictionnaire.

La littérature qui n’appartient pas à celle de l’imaginaire est appelée littérature blanche (ou littérature générale). Étrange appellation qui, je trouve, a tendance à occulter les genres dans lesquels s’inscrit cette littérature, à savoir le réalisme et naturalisme-issus tout droit du XIXème siècle avec les sublimes œuvres d’un Balzac ou d’un Zola (créateur et chef de file de l’école naturaliste). Pas très virginale, donc mais rattachée à des mouvements et écoles littéraires ayant fait date dans l’histoire littéraire. Les œuvres de littérature blanche sont des romans, des récits élaborés à partir du monde réel, dont ils se veulent le reflet. C’est le domaine de l’écrivain.

          Ces littératures sont-elles opposées ?  Univers réel contre univers fictif ? La démarcation n’est bien sûr pas aussi tranchée. D’une part parce que les auteurs de littérature blanche, tout en empruntant au monde réel, inventent leurs personnages, les situations, etc, donc utilisent leur imagination (Flaubert invente le personnage d’Emma Bovary, Emile Zola le personnage de Lantier dans Germinal – les romans, même réalistes, restent des fictions), d’autre part parce que certaines œuvres de science-fiction ou de fantasy mêlent imaginaire et éléments réels (dans sa trilogie de La lune, l’auteur Johan Héliot prend le cadre du Paris de Napoléon III pour créer son œuvre steampunk, Pierre Pevel prend lui pour toile de fond le Paris du XIIIème siècle et de Richelieu dans son œuvre de fantasy Les lames du cardinal-dans les deux exemples, les personnages historiques sont intégrés à l’histoire fictive, côtoient un monde imaginaire). On peut aussi parler du fantastique, genre dont l’univers de référence est, en général, l’univers réel mais dans lequel une ambiguïté (élément surnaturel ou pouvant l’être) surgit-pour mieux remettre en cause notre vision du réel.

            Quoi qu’il en soit, un auteur de littérature blanche- autrement dit un écrivain – s’attache à gommer dans son récit tout ce qui peut résulter de l’invention, de l’imaginaire, non attesté par le réel. Il s’agit de produire une fiction où l’effet de réel est le plus saisissant possible (si dans Germinal, Zola avait fait apparaître un lutin au moment où un mineur donnait un coup de pioche au fond de la mine, il n’aurait certainement pas été aussi crédible – et ses amis de Sedan se seraient copieusement moqués de lui).

             A contrario, un auteur de littérature de l’imaginaire – autrement dit un fictionnaire – s’en fiche un peu. Il s’attache à donner une cohérence à son univers fictif, ce qui est déjà du travail. Réel ou pas, tout élément est bon à prendre pour construire une fiction. Seule l’imagination commande. Et la structure. On peut le dire : le fictionnaire aura beau débrider son imagination, il n’en demeure pas moins soumis à la structure du récit – encore un point commun avec l’écrivain.

            Pour clore mon propos sur la littérature de l’imaginaire, dont on pourrait lister et décortiquer tous les sous-genres apparus depuis Jules Verne, je dirais qu’elle souffre d’une image peu reluisante dans le champ littéraire -l’élite auto-proclamée de ce petit champ n’hésite pas à la traiter de paralittérature et dédaigne souvent s’y intéresser. Nous verrons dans un prochain article qu’elle a tort de faire la moue (même si bien sûr, il est préférable de faire la moue que la guerre).

Présentation

Bonjour et bienvenue !

            Ce blog a pour vocation de parler de la littérature de l’imaginaire – et accessoirement de présenter mes écrits (romans, nouvelles et plus si affinités). Écrire n’est pas mon métier, mais une sérieuse distraction – j’entends par là une activité récurrente qui rompt avec la gestion quotidienne des ressources (une activité antiéconomique, une scandaleuse utilisation de son temps, en porte-à-faux avec l’injonction de rentabilité chère à l’économie de marché). Il s’agit donc de se distraire des nécessités matérielles dans une optique créatrice.

            Écrire est une voie qui permet de faire advenir des mondes-et une voix qui nous entraîne dans ces mondes. Imaginaires ? En tous cas, imaginés.

            Ce blog est une ébauche qui ne demande qu’à s’affirmer et s’étoffer, au gré des réflexions, des publications, des commentaires.

            Ce que vous allez y trouver : des articles traitant de la littérature de l’imaginaire, de l’écriture, quelques traits d’humour.

            Ce que vous n’y trouverez pas : des conseils pour placer son argent, de l’électro-ménager, des caribous.