Il est toujours étonnant de constater le décalage entre la portée des œuvres de science-fiction ou de fantasy et le peu de reconnaissance accordée à ce genre dans le milieu littéraire français.
S’il y a une œuvre littéraire abondamment citée en ce début de XXIème siècle, c’est bien 1984, de George Orwell. Journalistes, politiques, intellectuels, tous n’hésitent pas à citer cette œuvre (à tort ou à raison) pour décrier la société de surveillance et l’atteinte aux libertés individuelles, véritables problèmes posés par le développement technologique des médias (télé, internet, téléphones portables) et leur mainmise sur nos existences – notons que les politiques passent en général sous silence la critique faite dans le livre à propos de la manipulation et la domination des instances de pouvoir via le langage (l’auteur crée d’ailleurs un terme pour désigner ce langage utilisé par le pouvoir : la « novlangue », une langue faite pour embrouiller, tronquer, falsifier la réalité).
1984 est une œuvre de science-fiction écrite en 1949 (univers sombre, système totalitaire et mise à nu de la propagande en sont les composants).
Une œuvre ayant également fait couler beaucoup d’encre, toujours en ce début de XXIème siècle, est le fameux Game of trhones, de Georges (encore un Georges !) R.R.MARTIN. Bien sûr, la série a largement contribué au rayonnement de l’œuvre, mais il s’agit au départ d’un roman. Certains journaux (Le Nouvel Obs, par exemple) n’ont pas hésité à créer une rubrique spécialement dédiée à la fiction de G.R.R MARTIN, que ce soit en faisant le compte rendu des épisodes de la série ou en proposant des analyses de l’œuvre en regard de la politique (le trône de fer est l’objet d’une lutte, d’une guerre entre différentes familles pour s’approprier le pouvoir suprême) et des mœurs (conservatisme, puritanisme, libertinage, femmes puissantes, homosexualité, tout « coexiste » dans Game of thrones). L’œuvre est régulièrement citée pour désigner la lutte et les enjeux de pouvoir entre les factions politiques.
Game of thrones est une œuvre de fantasy (une saga) écrite à partir de 1996.
À l’aune de ces deux œuvres, de leur portée et de leur reconnaissance, on pourrait légitimement penser que la littérature de l’imaginaire a une place de choix dans le milieu littéraire.
Eh bien non. En tous cas, pas en France. Lisez les pages « culture » et « livres » des grands quotidiens ou hebdomadaires (Le Monde, Le Nouvel Obs, l’Express, le Figaro, etc), écoutez les émissions littéraires de radio (France culture, France inter, etc), regardez les émissions de télé traitant de littérature (la Grande librairie, Livre&vous, etc), tout ça sur un an ou deux et faites le compte. Il est assez rare que l’on y parle d’une œuvre et d’un auteur de SF, encore moins de fantasy, en comparaison des auteurs de littérature dite blanche (cf autre article pour plus de précisions sur l’appellation).
Est-ce parce que les deux auteurs cités plus haut sont anglo-saxons ? Que nenni. Les animateurs/présentateurs, gens de lettres, acteurs du métier du livre prisent en général la littérature étrangère, et notamment anglo-saxonne (il y a d’ailleurs beaucoup plus de perméabilité du marché du livre en France aux auteurs étrangers que, par exemple, aux États-Unis, ce dont on peut s’enorgueillir). Nul nationalisme outrancier dans le milieu des lettres français ! Mais… Si vous parlez littérature étrangère à ces aimables personnes, et notamment littérature anglo-saxonne contemporaine, ils vous sortiront Philip Roth, Jim Harrisson, Jonathan Coe, Paul Sauter, etc. Mais ni Georges Orwell ni Georges R.R.Martin ni Philip K.Dick (dont les œuvres sont pourtant régulièrement adaptées au cinéma – Blade runner, Minority report, L’Agence, etc), ni aucun auteur estampillé SF ou fantasy.
D’où l’asymétrie. D’un côté, des œuvres servant de référence dans le monde entier pour illustrer et réfléchir des problèmes affectant nos existences actuelles, et de l’autre côté une mise à l’écart symbolique d’un genre littéraire. Comme si ce genre n’appartenait pas vraiment à la Littérature.
De temps en temps, face au succès incontestable d’une œuvre de SF ou de fantasy, les médias se sentent obligés d’en parler (ce fut le cas, donc, de Game of thrones). Ainsi, Alain Damasio et son roman Les Furtifs ont eu l’honneur des médias, avec un passage à l’émission de télé la Grande librairie. Une œuvre de SF, d’un auteur français (autre que Bernard Werber), dont on parle dans les médias, voilà qui mérite d’être souligné !
