J’avais envie d’écrire un petit article sur le fond politique des œuvres de fantasy. Pourquoi ? En fait, j’ai l’impression que le genre est trop souvent assimilé à une pure littérature d’évasion, dénuée de toute dimension critique ou idéologique.
Je vais donc esquisser ici une lecture politique (et sommaire) de deux œuvres emblématiques du genre, Le seigneur des anneaux et Game of thrones.
Il s’agit de cerner le rapport aux structures politiques, à l’organisation sociale ainsi que l’idéologie et la vision critique que peuvent contenir ces œuvres.
Cette lecture est une vision personnelle – elle ne prétend pas détenir ici une quelconque vérité, s’attachant simplement à rendre compte d’interprétations possibles.
AVERTISSEMENT :
Je déconseille la lecture de l’article aux personnes n’ayant pas (encore) lu ces deux ouvrages et souhaitant les lire – ou n’ayant pas vu les films et la série et souhaitant les voir – dans la mesure où il dévoile des intrigues. Bref, comme on dit : attention, spoilers !
La fantasy a-t-elle une portée politique ?
Au sein de la littérature de l’imaginaire, la portée politique des œuvres de science-fiction apparaît plus évidente que celle des œuvres de fantasy, souvent reléguées à du simple divertissement.
Il suffit d’évoquer 1984, l’œuvre phare de l’auteur britannique George Orwell, pour rendre compte de cette portée et de la vision critique que peut contenir un roman de SF (critique d’un État totalitaire, du mensonge par propagande, de la société de surveillance, etc).
Vouée à l’anticipation, à la prospection, la science-fiction peut remodeler à loisir l’organisation sociale et politique de ses univers, à travers des dystopies, utopies, mondes parallèles, futuristes, etc. Cette plasticité lui permet de repenser le cadre politique, les rapports de pouvoir, et exercer une charge critique en focalisant le récit sur tel ou tel travers idéologique.
En déroulant le plus souvent ses histoires dans un cadre passéiste (médiéval ou pseudo-médiéval réinventé, antique, proto-humain), à l’instar du Seigneur des anneaux de J.R.R.Tolkien, de Conan le Barbare de Robert E. Howard ou, plus récemment, de Game of Thrones de George R.R.Martin, la fantasy – et plus spécifiquement l’heroic fantasy – semble avoir réduit ses marges de manœuvre pour questionner, transformer ou subvertir les structures politiques modernes.
Ce qui ne l’empêche pas de contenir une vision critique, consciente ou non, qui apparaît peut-être dans le choix même du cadre spatio-temporel : le credo passéiste trahirait alors une opposition, un rejet de la modernité.
Qu’en est-il vraiment ?
Du Seigneur des anneaux à Game of thrones.
Le seigneur des anneaux : une œuvre réactionnaire ?
Écrit dans l’entre-deux-guerres et matrice de toute une veine de la fantasy (heroic fantasy ou médiéval fantastique), Le Seigneur des anneaux peut paraître assez réactionnaire.
En effet, en édifiant une sorte de culte du passé, avec un attaque évidente de la modernité industrielle, l’œuvre de Tolkien serait empreinte d’une certaine nostalgie pour un « âge d’or » médiéval fantasmé.
Souci de vraisemblance et de cohérence par rapport à un univers pseudo-médiéval ou véritable accointance de l’auteur pour ces sociétés passées (on sait que Tolkien était conservateur et catholique), le fait est que, à aucun moment dans le récit, l’organisation sociale ou les structures politiques ne sont remises en cause – la royauté prime, les charges, le pouvoir sont héréditaires, et les « races » ne se mélangent pas ou à leur péril, telle l’elfe Arwen qui perd son immortalité en épousant Aragorn.
Traumatisé par la première guerre mondiale et les tueries de masse permises par l’armement industriel, Tolkien semble placer la modernité technologique du côté du « Mal » (symbolisé par Sauron, sa forge – usine destructrice – et ses orcs assoiffés de sang) et magnifie la nature, la campagne (lieu de vie idyllique des hobbits).
Le rejet de la modernité technologique s’inscrirait alors plutôt dans un credo pacifiste et écologiste – l’œuvre de Tolkien a d’ailleurs était « enrôlée » par le mouvement de la contre-culture fin des années 60, moment de prise de conscience écologiste et de remise en cause de la société de consommation. Un credo assez éloigné de l’idéologie réactionnaire.
La guerre en elle-même n’est cependant pas remise en question – Gandalf, du côté du Bien, exhorte à prendre les armes, et les orcs, figures de la bestialité mais également de l’altérité, se font massacrer sans état d’âme lors de batailles épiques permettant aux héros de s’illustrer.
Les rapports féodaux ne sont également pas discutés : il suffit que le roi soit bon pour que tout aille bien dans le meilleur des mondes.
L’auteur se montre enfin pessimiste sur une possible cohabitation des peuples puisque à l’âge des elfes doit succéder l’âge des hommes – comme si un peuple devait fatalement dominer, faisant disparaître celui qui dominait alors.
Transparaît néanmoins un certain idéal, peut-être communautariste et libertaire, à travers la description de la Contée et du mode de vie hobbit.
Si l’organisation sociale des hobbits reste floue, ceux-ci paraissent jouir d’une grande liberté dans un cadre de vie paisible et rurale. En effet, nul souverain, ni soldat ni autorité quelconque ne semble régir ce petit monde bucolique. La liberté est néanmoins circonscrite à la Comté. Peu de hobbits tentent l’aventure au-delà, Bilbo, Frodo, Merry et Pippin faisant figures d’exceptions.
Plus complexe qu’il n’y paraît, l’œuvre de Tolkien contiendrait des possibles idéologiques à géométrie variable.
On peut dire toutefois que la critique en filigrane de Tolkien cible surtout les méfaits de la modernité technologique faisant suite à la révolution industrielle.
Mais la visée de l’auteur est peut-être en fait plus morale que politique, eu égard au personnage emblématique de Golum, tout à la fois meurtrier et victime de la séduction de l’anneau, qui inspire de la pitié à Frodo.
La compassion et le possible salut traversent l’œuvre – le suspens quant au devenir de Golum reste entier jusqu’au dénouement.
La fidélité et la loyauté sont également mis en avant avec le personnage de Sam Sagace – soutien indéfectible, tant moral que physique, du porteur de l’anneau (véritable héros du roman ?).
La mise en exergue des vertus morales semble ainsi primer sur la critique politique. Je me souviens d’ailleurs que l’œuvre de Tolkien m’a été présentée comme une œuvre contenant un fond philosophique et non comme un pamphlet politique.
Il est intéressant de noter l’évolution du rapport au politique avec Game of thrones, œuvre écrite à partir de 1996.
Game of thrones : une œuvre progressiste ?
Si les structures politiques sont toujours de type féodal (un monarque et ses vassaux, un pouvoir vertical et héréditaire), leur remise en cause apparaît néanmoins, comme une sorte d’ouverture, de possibilité, par la bouche du plus instruit des personnages, Samwell Tarly – voir la scène de fin, dans la série, où il propose que le peuple désigne lui-même son souverain, ce qui provoque le rire amusé de toute la noble assemblée, évidemment.
Rire amusé qui signe une fin de non-recevoir, mais peut-être aussi rire cathartique qui permet aux protagonistes de purger leur angoisse face à l’avènement d’un nouveau monde (car l’idée est tout de même lancée – et le monde tel qu’ils le connaissaient vient d’être profondément bouleversé suite à la guerre contre les Marcheurs blancs).
La menace de destruction du monde par les Marcheurs blancs (qui peuvent plonger la terre dans un éternel hiver) peut être vue comme la métaphore des conséquences du changement climatique. Une lecture écologique (et actuelle) de l’œuvre de Martin est donc également possible.
Ce dernier n’impute cependant pas ces conséquences désastreuses à la modernité industrielle mais à la course au pouvoir, à l’ignorance et aux préjugés, bref aux travers humains.
Différence notable, qui semble replacer le politique au premier plan.
En effet, les personnages principaux sont les puissants, membres nobiliaires des sept royaumes de Westeros et Essos. Détenteurs du pouvoir, ils influent sur la destinée des peuples et des territoires. Leur soif de pouvoir, leur haine, leur amour, leur narcissisme, leur orgueil, bref leurs passions, infléchissent leurs actions, leurs décisions dont les conséquences bouleversent le monde.
La rivalité de deux familles nobles, les Stark et les Lannister, entraîne ici intrigues, conflits, exactions en tout genre, guerre. La conquête, la conservation ou la revendication du trône de fer (synonyme de pouvoir suprême) est la principale motivation de la plupart des souverains de Westeros et d’Essos, chacun se sentant légitime à assumer ce pouvoir.
Leur quête, leur obsession, leurs querelles, les rend aveugles au véritable danger qui vient – le ravage du monde. Pire : même alertés par les personnes ayant vu (de près) la menace poindre, ils n’y croient pas, renvoyant l’existence des Marcheurs blancs à une espèce de folklore, de croyance surannée. La guerre menée entre souverains, qui déchire Westeros, met leur propre monde en péril.
On peut y voir ici une critique directe adressée aux climato-sceptiques et à ces dirigeants, qui continuent de s’affronter pour l’appropriation des ressources et l’hégémonie de leur nation plutôt que de coopérer et lutter contre le réchauffement climatique.
De même, la place du personnage féminin marque une rupture évidente par rapport à l’œuvre de Tolkien.
Sans parler de porter des revendications féministes (les avis sont partagés là-dessus, notamment avec la « culture du viol » que peut refléter la série), le rôle des femmes est ici majeur – ce sont d’ailleurs elles qui, à un moment donné, finissent par hériter du pouvoir et se retrouver à la tête des clans les plus puissants.
Elles partagent avec leurs homologues masculins les mêmes qualités et les mêmes travers. Combattantes pugnaces et courageuses, fines bretteurs et politiques avisés, elles ont de la puissance à revendre – et peuvent se montrer aussi cruelles et dévastatrices que les hommes.
Guerrières, souveraines, aventurières et même chevaliers (avec le personnage de Brienne de Torth), elles occupent des rôles de premier plan, jadis dévolus à des personnages masculins.
Seul bémol dans cette évolution : les rôles d’érudit et de scientifique, encore réservés aux hommes (avec notamment les personnages de Samwell Tarly et de Qyburn – tous les Maestres sont des hommes).
Les scènes de sexe, souvent crues et violentes, sont très présentes dans l’œuvre (en fait surtout dans la série), ce qui tranche avec Le Seigneur des anneaux, plutôt chaste et exclusivement hétérosexuel.
Amours homosexuels et saphiques sont en effet représentés dans la série Game of thrones, avec notamment les personnages de Renly Baratheon, Oberyn Martell, Ellaria Sand. De même que les rapports incestueux, avec entre autre la relation amoureuse et passionnelle entre Circei Lannister et son frère Jaime.
Si les sentiments (amitiés, amour) prévalent dans le Seigneur des anneaux et constituent l’apanage du camp du Bien face au haineux camp du Mal, permettant de surmonter les obstacles et défaire l’ennemi, Game of thrones semble traversé par la recherche de l’impossible raison.
En effet, en donnant leur pleine humanité aux personnages (c’est-à-dire leurs passions, bonnes ou mauvaises ainsi que leur complexité), Martin s’éloigne du manichéisme présent chez Tolkien et table sur la raison afin de résoudre les crises et conflits. Ce qui, évidemment, est une gageure… Car aucun personnage n’échappe à ses passions, même les plus réfléchis et sensés – on peut prendre ici l’exemple de Tyrion Lannister, le paria de la famille, qui ne cesse de tenter de ramener les siens à plus de mesure, de tempérance, de raison, et finit par tuer son père, emporté par sa colère.
Les discours argumentés et raisonnés peinent à convaincre de la réelle menace des Marcheurs blancs.
Il faudra en effet la preuve de visu pour qu’aucun protagoniste ne puisse plus nier l’existence des Marcheurs blancs – ce qui, néanmoins, ne suffit pas à créer une alliance et coopération totale entre les différents souverains pour combattre la menace (comme l’illustre l’obstination de Circei Lannister à vouloir faire cavalier seule).
Au romantisme d’un Tolkien faisant prévaloir le sentiment éclairé dans Le Seigneur des anneaux s’opposerait alors la recherche ardue de la raison dans la saga de Martin.
Bien sûr, heroic fantasy oblige, les deux œuvres finissent par une guerre, une bataille épique – on relève néanmoins que ce n’est pas la guerre en elle-même qui met fin au « Mal », mais dans un cas la destruction de l’anneau et dans l’autre la mort du Roi de la nuit, source de propagation du fléau.
À noter enfin la présence d’un clivage social avec le groupe des « sauvageons » dans Game of Thrones.
Sans parler de lutte des classes, la constitution d’un groupe de laissés pour compte relégués aux confins d’un territoire hostile et maintenus à distance derrière un mur censé empêcher tout intrusion du surnaturel (donc du monstrueux) n’est pas sans évoquer la situation de certaines populations immigrées et de manière générale le clivage entre riches et démunis. Une certaine prise en compte, donc, des inégalités.
Ces parias sont ici objets de haine, mépris, de préjugés (le terme même de sauvageons), de fantasmes de la part de ceux qui sont du « bon côté » du Mur. Pour ceux-là, le sauvageon est l’ennemi, le barbare, le monstrueux, anonyme et déshumanisé. La lie de l’humanité, qu’il faut absolument contenir dans son ghetto, au-delà du Mur.
L’acceptation des sauvageons de l’autre côté du Mur ne se fait qu’au prix d’âpres discussions, conflits et lourds sacrifices. Là encore, Martin ouvre une possibilité : le regard sur l’autre peut changer, les vieilles haines et rancœurs mises de côté face à un péril commun, qui égalise les conditions – à condition d’accepter de se côtoyer. Mais cela passe par un combat, et avant tout, une union des parias (sauvageons de tous les pays…).
Sans renoncer aux structures politiques d’un univers pseudo-médiéval, l’œuvre de Martin s’inscrirait ainsi dans un credo politique progressiste, en phase avec les préoccupations de son époque.
Conclusion :
On peut donc voir une évolution entre les deux œuvres, qui reflète bien évidemment celle des mœurs, mais également le rapport au politique.
S’il faut analyser l’œuvre de Tolkien et la vie de son auteur pour faire ressortir la portée politique du Seigneur des anneaux, celle de Game of thrones apparaît peut-être de manière de plus évidente, notamment à travers la série.
Ainsi, tout en restant dans un cadre passéiste, la fantasy peut assumer une portée politique en lien avec les problèmes de son temps.
Pour mesurer cette portée, il serait intéressant d’analyser l’impact des œuvres sur le lectorat – car ce sont avant tout les lecteurs qui font vivre les romans et leur confèrent une aura.
Je soulignerai pour finir que, avec le développement des sous-genres (dark fantasy, fantasy historique, fantasy urbaine, gaslamp fantasy, science-fantasy, etc) et la multiplicité des cadres spatio-temporel, les possibilités pour les auteurs de fantasy de distiller leur vision critique et politique se sont certainement accrues.
Loin d’une simple littérature d’évasion, le genre mériterait sans soute plus de visibilité et de prise en compte dans le champ littéraire.
Voilà, n’hésitez pas à me faire part de vos avis et commentaires !
Et si le traitement politique des littératures de l’imaginaire vous intéresse, je vous invite à lire deux très bons ouvrages : celui de Willam Blanc, Winter is coming, une brève histoire politique de la fantasy, et celui d’Anne Besson, Le pouvoir de l’enchantement (voir pour ce livre l’excellent article sur le blog https://leschroniquesduchroniqueur.wordpress.com/)
